Lionel et Marie-Christine Zinsou
Collectionner l’art africain est un engagement très fort pour notre famille. Il est esthétique, intellectuel et patriotique. Esthétique parce que notre continent recèle des formes magnifiques, qui ont eu dans le passé, au XXème siècle, et gardent au XXIème une influence importante sur l’art moderne et contemporain. L’art africain a inspiré et comme libéré le cubisme et le surréalisme. De la statue sénoufo que nous avons acquise en 2008 et qui est connue comme le « grand Janus Dogon », André Malraux, qui l’a possédée avant nous, disait à tous ses visiteurs, au château de Verrière : « regardez cette sculpture, elle est l’origine de l’art ». Sa pureté, son mystère, sa force très sobre, ses proportions, en font un objet que tous ceux qui l’observeront, quelle que soit leur culture, trouveront d’une beauté saisissante, sans référence à un lieu ou à un temps particuliers.
L’engagement est aussi intellectuel : nous collectionnons des objets anciens et des œuvres contemporaines, pour affirmer les continuités et les différences. Continuité extraordinaire de certaines formes : masques d’aujourd’hui, qui ne servent plus aux cérémonies, masques sans rites, sans fonctions mais toujours aussi beaux ; masques d’hier qui étaient des objets à la fois utiles et sacrés ; leur utilité s’est oubliée et leur beauté s’est conservée.
Continuité également de l’inspiration : aucune grande œuvre contemporaine – même l’installation la plus moderne – n’a abdiqué cette inspiration fiévreuse qui caractérise le continent. Aucune des meilleures n’est contingente, accessoire ou folklorique. Elles incarnent des peuples qui sont dans la vitalité, dans l’urgence, dans la force passionnée et tellurique. Aucune n’est « bavarde », comme aime à le dire un des plus grands créateurs, Romuald Hazoumé. Toutes sont nobles.
Là est le projet de l’esprit : démontrer l’unité, quels que soient les diversités et les foisonnements de techniques, d’une tradition que rien n’a brisée. Ni les invasions, ni leur reflux, ni les frontières ni le machinisme. Nous collectionnons aussi pour enterrer la différence inventée par les marchands – avec toute l’amitié que nous avons pour eux – entre « l’art premier » et l’art africain contemporain. Pour nous la vraie différence n’est pas esthétique elle est identitaire ; on sait nommer aujourd’hui l’artiste derrière son art au lieu de donner à l’œuvre ancienne une attribution collective, tribale ou géographique. L’artiste a toujours été là et chaque œuvre exceptionnelle exprimait un génie individuel. Mais c’est le XXème siècle qui a levé l’anonymat du créateur. »
Une question anime notre collection : quel lien peut être établi entre patriotisme et volonté de collectionner ? Est-ce qu’il sert à nous donner bonne conscience dans la dépense et dans le plaisir ou à rationaliser notre passion ?
A cette interrogation, trois réponses simples :
D’abord il faut que les africains fassent revenir de l’art africain en Afrique. L’art est encore plus mal réparti que la richesse mondiale. Certes le balancier de l’histoire repart dans le sens des pays émergents, mais l’Occident ne laissera pas sortir les objets des Musées. Il faut donc aller les chercher sur le marché. Quant à ce qui demeure en Afrique, il ne faut plus le laisser partir. Et là aussi, il faut des protections légales pour les œuvres importantes et authentiques, et des acquéreurs africains – institutionnels ou privés – .
Nous collectionnons pour montrer, présenter et expliquer les œuvres. Dans toutes les civilisations, la collection privée est la pionnière des collections publiques. On commence par rassembler les œuvres puis graduellement les collections s’ouvrent et le Musée apparaît. Et le Musée transforme le statut des œuvres et le statut social des créateurs. L’artisan ne devient un artiste que lorsque la reconnaissance lui vient du collectionneur, puis du conservateur puis du public.
Or toutes les ères géographiques nouvelles qui ont fait émerger un art nouveau au XXème siècle : la Russie, la Chine, le Moyen-Orient …, toutes ces cultures qui ont imposé des œuvres et des noms nouveaux et qui ont rejoint tous les musées de la planète, l’ont fait grâce à leurs collectionneurs nationaux. Dans l’art, comme dans l’économie, comme dans la souveraineté politique, il ne faut attendre de personne d’autre que de soi-même son émancipation.
Cela ne renvoie à aucune xénophobie : nous collectionnons aussi des œuvres européennes qui parlent d’Afrique. Et nous avons, avec beaucoup de bonheur, fait venir à la Fondation Zinsou des collections européennes et américaines. Et nous faisons voyager maintenant des expositions conçues à Cotonou et qui sont vues en Belgique, aux Pays-Bas, aux Etats-Unis, bientôt en France.
Nous sommes très loin du protectionnisme. Mais nous sommes aussi très loin du seul projet personnel.
Enfin dernière réponse : elle s’adresse aux jeunes africains. Ils sont cinq cent millions à avoir moins de vingt ans et à n’avoir rien connu de la colonisation. L’art africain est leur héritage et leur première raison de fierté et sera aussi leur mémoire si cette mémoire est préservée et leur est rendue.
Alors, collectionne-t-on au hasard ou à l’impulsion ?
Le hasard est décisif. Nous avons pu acheter le trône du Roi Béhanzin, une pièce unique de l’histoire de notre pays, seulement parce que j’ai découvert l’objet à Paris, à la Galerie Carpentier, au cours d’une promenade, la veille de sa vente. Nous avons pu acquérir le grand Janus Dogon, chez Sotheby’s, dans une vente aux enchères très disputée parce que mon épouse s’est rendu libre, alors que j’étais retenu dans une réunion professionnelle.
Plusieurs de nos objets du Royaume d’Ifé ont été découverts chez un collectionneur extraordinaire de Lomé, Monsieur Maze, qui rassemble des objets depuis soixante ans et qu’un ami nous a présenté lors d’un voyage de quelques heures au Togo.
Nos stèles funéraires bongo du Soudan ont été acquises dans un excellent Salon d’art tribal qui se tient à Paris tous les ans ; je les ai achetées un quart d’heure avant sa fermeture parce que le Musée français qui les avaient retenus avait annulé son option et choisi d’autres objets. Mais ce qui est frappant, c’est qu’exactement un an après, nous sommes revenus à ce Salon ; nous avons été accueillis par le même galeriste originaire de Bruxelles – une des grandes places de l’art premier africain –, il était venu avec la stèle double, à deux visages, célébrant peut-être des jumeaux, une œuvre unique qui surprend tous les spécialistes ; il nous a dit : « je vous l’ai apportée ; j’étais sûr que vous reviendriez au Salon pour la chercher ». Nous n’avions pas rendez-vous, nous aurions pu aller ce jour-là au cinéma. C’était une rencontre magique.