Romuald Hazoumé

 

« Personne, ni mes parents, ni quelqu’un de mon entourage, ne m’a sensibilisé aux œuvres d’art. J’ai acheté mon premier objet parce que je suis un artiste, et que je fais des objets aussi. On peut lire beaucoup de choses à travers d’autres objets, et cela m’apporte énormément.


« Ces objets m’entourent depuis très longtemps. J’ai été bercé dans la tradition yoruba. Les masques guèlèdè sont des masques yoruba, ils font partie de ma culture. Je fais moi-même des masques et j’ai besoin d’être protégé par ces objets. Ils m’apportent la force dont j’ai besoin pour poursuivre une tradition, la développer et la mettre au goût du jour.


« J’ai toujours eu des objets chez moi à regarder. Avant de collectionner des guèlèdè, je possédais déjà d’autres objets. J’ai trois poteries ingénieuses, fascinantes, vraiment très belles d’une femme qui est dans le Nord. Malheureusement, à l’époque, je ne pouvais pas en acheter beaucoup. J’ai aussi une machine à écrire des années 40, des pièces de vélos, de vieux vélos. Ces objets me fascinent.


Le collectionneur et sa collection


« Ma première idée n’était pas de créer une collection. C’est devenu une collection. Au départ je ne pensais pas que j’allais me faire prendre au piège. Parce que pour moi c’est un piège. Une fois que tu commences, tu ne peux plus t’en passer. Et tu y mets ton argent, tu y mets ton temps. Ça a changé mon regard, et les artistes en ont profité.


« J’ai voulu faire du social au départ, donner un coup de pouce à quelques artistes. C’était dans les années 90. Parmi les artistes de l’exposition Magiciens de la Terre, deux venaient du Bénin : Amidou Dossou qui faisait des guèlèdè et Cyprien Tokoudagba. Après l’exposition, Cyprien a continué, mais l’autre a complètement disparu du circuit. Il ne vendait plus rien. Comme j’avais un peu de moyens à cette époque, et que je ne savais pas quoi faire de cet argent, je lui ai dit de faire des pièces que je lui achèterai. Je n’admettais pas qu’un artiste d’une telle valeur disparaisse du marché. J’ai découvert qu’il n’était pas seul à sculpter, qu’il y avait son grand frère et son petit frère aussi, Kifouli Dossou et Lassissi Dossou. J’estimais qu’ils avaient beaucoup de talent, et qu’il ne fallait pas les abandonner. Les trois ont fait des pièces. A l’époque, je ne voulais pas que ce soit une collection. Mais une fois qu’ils ont compris que c’était pour les soutenir, ils ont commencé à doubler d’ingéniosité. Et j’ai suivi. J’ai une centaine de leurs pièces aujourd’hui.

« Pour voir des très belles pièces guèlèdè aujourd’hui, il faut aller à Londres, à Paris ou ailleurs. Je collectionne dans l’idée que des objets restent dans le pays, dans l’idée de transmettre. Pas à n’importe qui, pas dans n’importe quelle main. Je veux transmettre parce que ces objets font partie d’une histoire, que cette histoire doit être connue par la majorité, par les enfants des écoles surtout. Je collectionne pour les béninois. Même parmi ceux qui nous gouvernent, certains ne savent pas ce qu’est le guèlèdè, d’autres ne savent pas que ça se fait chez nous. Les gens ne savent plus d’où ils viennent. Les enfants bien sûr sont les plus importants. Pour moi c’est essentiel de jouer ce rôle de transmission. Il faut absolument aller au bout. Je me battrais pour ça.


« Il y a une attitude à avoir : c’est le respect de l’objet que l’on a devant soi. Même s’il n’est pas vieux, il a quelque chose à apporter à tout un chacun. La curiosité est nécessaire également pour comprendre ce qu’on a vraiment devant soi. Il faut se poser des questions. Qu’est-ce que je vois ? A quoi ça sert ? Pourquoi c’est comme ça ? Ces questions amènent à regarder l’objet autrement, à mieux le comprendre.


« J’achète toujours aujourd’hui. Il y a deux jours j’ai encore acheté des pièces. Je ne voulais absolument pas que ces pièces partent du Bénin, qu’elles soient vendues de manière dispersée. J’essaie d’acheter la série complète, pour qu’elle reste là. Il s’agit de masques mortuaires, qui ne sortent que pendant les funérailles. Ces pièces doivent rester là, c’est nécessaire.


« Les pièces de ma collection sont cachées. Elles ne sont pas exposées dans la maison, elles sont gardées dans une pièce et protégées contre les insectes. Mes enfants ne les ont vu qu’une fois. En revanche, ils ont une idée de leur valeur parce qu’ils vivent avec. J’aimerai leur transmettre quelque chose, leur montrer que de la tradition est née une modernité. Ce n’est pas évident pour des enfants, mais je voudrais vraiment leur faire comprendre ça. »


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