Préface du Catalogue

 

Que se passera-t-il si l’Afrique prend le temps de s’arrêter devant ses œuvres d’art et de les regarder comme de l’art ?

Une métamorphose aura lieu : l’art africain réinventera une autre Afrique.

Extraordinaire paradoxe auquel on ne prête aucune attention : l’Afrique est le dernier continent où l’on regarde l’art africain essentiellement comme un témoignage ethnographique ; où on laisse les œuvres d’art dans les réserves des musées d’arts et de traditions populaires. L’Europe, allemande, française, belge ou anglaise, a créé ses musées ethnographiques pour suivre le mouvement de ses missionnaires puis de ses soldats, dans l’Afrique du XIXème siècle. Elle a ainsi déplacé, dépaysé et conservé une grande partie du patrimoine africain, un patrimoine dont elle n’a pas vu, tout de suite, la valeur artistique. Il a d’abord été un témoignage sur les  mœurs et une curiosité, un exotisme et parfois un folklorisme. Témoignages de vie quotidienne, mélange du profane et du sacré, accumulation des objets d’usage et des objets de culte. Un merveilleux bric à brac de cuillères, de peignes et de sceptres ; de tabourets, de repose-têtes et de trônes ; de fétiches et de houes ; de pagnes et de suaires ; des hommes et de leurs dieux.

Mais ce que ces premiers musées n’ont pas pu cacher, c’est la saisissante beauté et l’irrévocable différence de la plupart de ces objets face aux canons de l’art occidental. Des objets, qui, non seulement disaient la puissance originale des civilisations, mais renvoyaient à des au-delàs inconnus, et à des spiritualités ignorées. Si bien que les musées d’ethnographie, nés de la volonté d’opposer la Civilisation avec  un grand C aux superstitions, aux sorcelleries et aux archaïsmes, sont devenus, par la force des choses, les conservatoires respectueux de la pluralité des cultures.

L’élévation des objets au rang d’œuvres d’art s’est faite quand, au début du XXème siècle, les jeunes artistes européens ont porté sur ces objets leur regard d’artistes et identifié en eux cette beauté absolue qui les détachaient de leur temps, de la colonisation, du lieu de leur collecte et qui en faisaient des objets intemporels, contemporains et égaux des formes antiques ou romanes, asiatiques ou précolombiennes. C’est Picasso, ébloui au Musée du Trocadéro, que Matisse convainc de collectionner l’art nègre ; c’est Vlaminck et Derain ; puis ce seront les écrivains qui peupleront de statues africaines leurs cabinets d’écriture, d’Apollinaire à André Breton. Cette fascination était une reconnaissance ; mais plus encore elle fut une inspiration et la nourriture du cubisme et du surréalisme. Il s’était établi un dialogue de génie à génie. Sous l’influence de Senghor, Picasso créé « l’art nègre » en tant qu’art. Il a pris une leçon de liberté, et, bien plus qu’une bibliothèque des formes, il y a trouvé la clé d’un monde irréel et sans limite, sans imitation et sans bornes.

Quant à la collection, qui était souvent mais pas seulement, un butin de guerre, elle a précédé le musée. Le musée a donc précédé l’art. Aujourd’hui les musées d’ethnographie deviennent des musées des beaux-arts à part entière : le Musée parisien du Trocadéro est devenu Musée de l’Homme et ce dernier est devenu, par la volonté historique de Jacques Chirac, le Musée Branly. Le Musée de l’Homme sera réinventé en 2012 comme un Musée du dialogue de l’Homme avec la Nature et les écosystèmes. Mais tout l’art africain, dégagé des témoignages artisanaux et de la représentation des mœurs, est désormais traité comme un art, dans les Collections publiques françaises de Branly. On est allé plus loin : on a renoncé à en faire un musée des arts « premiers » pour laisser aussi leur place aux artistes contemporains d’Afrique, d’Océanie et d’Amérique Latine.

Ce Musée, qui est un instrument de dialogue avec les pays d’origine, a organisé sa première exposition hors ses murs, à Cotonou, avec la Fondation Zinsou, à l’occasion du centenaire de la mort du roi Béhanzin en 2006 – en associant un contemporain, Cyprien Tokoudagba, aux collections historiques . Le premier artiste africain d’aujourd’hui invité au Quai Branly aura été Romuald Hazoumé, en 2007. Le Musée Branly n’est pas seulement français, il n’est pas seulement (mais tout de même un peu) béninois. Il est universel. Il appelle un immense public, y compris venu de la diaspora africaine, à voir tout l’art d’Afrique, sans discontinuité, comme de l’art, c’est-à-dire comme quelque chose de beaucoup plus profond et de beaucoup plus grave, que comme une curiosité exotique et raffinée.


Malheureusement tous ces regards sur l’art africain ont en commun de ne pas être africains.


Dans la grande majorité des pays de l’Afrique subsaharienne nous en sommes seulement à l’aube de la reconnaissance de l’art. Le musée africain reste essentiellement un musée de l’homme, de ses outils, de son vêtement, de ses coutumes, de ses cultes … En somme un musée ethnographique, laissé derrière lui par un colonisateur qui aura imprimé involontairement dans les peuples colonisés le regard qu’il portait sur eux. Evidemment il y a de miraculeuses exceptions, comme celle du Musée des Palais Royaux d’Abomey, classé au Patrimoine de l’Humanité, et qui est un vrai musée d’Art et d’Histoire. Construit au fil du temps, il s’est nourri de l’initiative publique, de volontés individuelles et de passions partagées. Il sera vraiment le musée dont l’Afrique a besoin quand il accueillera des œuvres contemporaines, comme Versailles vient de le faire avec celles de Jeff Koons, malgré les controverses. Des œuvres du Bénin et de toutes les civilisations. Les bas-reliefs des palais de Ghézo ont besoin, pour être eux-mêmes, de se confronter aux sculptures contemporaines et nous ne pouvons pas ne pas y faire entrer en gloire la peinture haïtienne, la plus grande et presque la seule peinture du monde Noir, qui est partie de là, qui s’ancre dans le vodoun et qui doit y revenir. L’art se nourrit de la fréquentation de l’art universel. L’immédiateté des parentés apparaît dans les yeux des visiteurs.

C’est quand on aura rassemblé Brooklyn, Port-au-Prince, Saint-Soleil, Branly et Abomey que les enfants du Bénin percevront pleinement l’infinie beauté et profondeur qui les entourent. Ils sauront alors que leur art de culte et de cour est l’un des plus intenses de l’histoire de l’humanité, et, bien que l’un des moins connus, un de ceux qui ont inspiré les plus grandes œuvres du XXème siècle.


Mais pour cela, il faut que l’Afrique prenne le temps de s’arrêter devant ses œuvres d’art et de les regarder comme de l’art …

Le mouvement s’est engagé et il ne s’arrêtera pas. Des millions de visiteurs sont venus en quatre ans à la Fondation. Et, depuis plusieurs mois, Abomey a décuplé ses visiteurs. A la surprise des spécialistes du développement, c’est pour son art, ses cultures et sa spiritualité, que, d’ici une génération, des touristes viendront par centaines de milliers au Bénin.

Cet engagement commence par la collection qui précède le musée. Il y faut le dévouement des collectionneurs, qui recherchent, qui enquêtent, qui collectent, qui commandent, qui achètent, qui protègent, qui conservent … Nous pouvons tous devenir conservateurs et collectionneurs. Il suffit de regarder la beauté autour de nous : elle est partout, et elle est aussi ancienne qu’immédiate et contemporaine. Il suffit de changer de regard. C’est le regard qui sauvera notre patrimoine. Qu’on soit riche ou pauvre, qu’on achète ou que l’on reçoive, qu’on se présente aux grandes ventes internationales ou qu’on cherche dans les greniers de famille… Il reste à trouver, retrouver, transmettre et conserver ce que l’Afrique a produit d’œuvres d’art et, pour les artistes contemporains, il n’est que de leur prêter attention et de leur donner un public. Il n’est que de les rapprocher de leurs devanciers, dans un dialogue des talents et des génies qui bouscule le Temps. Les sculpteurs d’aujourd’hui, quand ils sont des artistes, ont la pertinence et la compétence de leurs prédécesseurs, et, ces derniers furent, à dire vrai, les contemporains des sculpteurs des tympans romans des cathédrales européennes du XIIème siècle. Et c’est peut-être dans un masque-bidon de Romuald Hazoumé qu’on retrouve le mieux la qualité de l’expression énigmatique du « grand Janus Dogon » qui l’a précédé de cent cinquante ans et qui lui-même partage sa force et sa pureté avec la plus ancienne statuaire indienne.


Voilà pourquoi nous voulions mettre à l’honneur des collectionneurs africains de l’art africain, ceux qui le font par goût, ceux qui le font par devoir, ceux qui le font par passion. Grâce aux collections de Gabin Djimassé, Romuald Hazoumé, Kouas, Adrien Houngbédji, Lionel et Marie-Christine Zinsou, la Fondation peut aujourd’hui inaugurer « Collectionneurs du Bénin, Héritages Africains » et présenter leur exemple à tout un peuple qui veut se donner des raisons de se souvenir, de s’émouvoir, de se rendre fier.


Quand l’Afrique regardera ce qu’elle produit en art aujourd’hui et ce qu’elle a produit hier, l’Afrique sera complètement consciente d’elle-même. Il se passe aujourd’hui quelque chose que le passé ne permettait pas : l’Afrique dialogue avec elle-même et avec le monde. Quand on a été le temps de trois générations les « damnés de la terre », et qu’on redevient en une seule génération la matrice de l’art moderne, l’âme du Brésil, la semence d’Haïti, la musique du Nouveau Monde …. une métamorphose s’accomplit , une nouvelle estime de soi s’installe, une liberté se gagne. L’art africain réinvente l’Afrique.



Marie-Cécile Zinsou

Présidente de la Fondation Zinsou






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