Kouas
L’âme du collectionneur
« Je suis né à Porto Novo. C’est au cours de mes débuts artistiques que Pierre Verger m’a rencontré. Il vivait à Porto Novo dans un quartier non loin de chez moi, le quartier Atakè. A l’époque, on habitait une grande maison familiale où tout le monde venait se procurer du savon. Un jour, il est venu en acheter, et il m’a trouvé en train de dessiner. J’avais quatorze quinze ans, et j’étais déjà adepte du dessin. Mes dessins étaient inspirés des guérê, qui sont des pagnes de Porto Novo. On étale le tissu, on le désinfecte et on applique de l’amidon pour faire des formes : des cocotiers, parfois des lézards. Après le séchage, l’amidon se durcit et les pagnes sont plongés dans l’indigo. Aujourd’hui on n’en trouve quasiment plus mais Porto Novo était très réputée pour ça. Chaque quartier avait son système de fabrication de guérê. Donc, je m’en inspirais. L’idée m’était venue de travailler avec de l’acier, ce qui a beaucoup impressionné Pierre Verger. Il m’a proposé de faire ma première exposition dans son domicile à Atakè.
« Après cette première exposition, il m’a confié des objets de sa propre collection à réparer, à restaurer. Des Shangos cassés, des Guèlèdès et quelques objets yorubas aussi. Quand des manifestations religieuses approchaient, les gens venaient voir Pierre Verger pour demander son aide. On lui remettait les pièces cassées ou abîmées, et il déposait l’argent pour qu’elles soient remplacées, reprises par des sculpteurs. Il y avait beaucoup de sculpteurs à Porto-Novo.
« Moi, je m’occupais des objets récupérés. Il m’a même offert des objets qui sont avec moi jusqu’à présent. A partir de ces objets, je me suis posé mille questions. Comment faire pour garder ces formes-là ? Parce que ces objets sont de véritables chefs d’œuvre, ils m’impressionnent. Parfois ces objets sont chargés, et une multitude de choses les accompagne. Certaines sculptures sont en voie de disparition, mangées par les termites et il faut les soigner, les dépoussiérer et leur imputer un autre système de sculpture pour qu’elles continuent leur vie. C’est par là que je suis rentré dans la sculpture. Il avait aussi des assen de Ouidah qui étaient essentiellement réputés pour leur plastique, et qui m’ont également beaucoup impressionné. Travaillés avec du fer forgé, certains donnaient l’impression d’une véritable scène royale. J’ai commencé à travailler le fer, à le façonner à ma manière.
« L’ensemble de ces objets faisait et fait partie de mon quotidien. Et ils influencent le genre de sculptures que je réalise en tant qu’artiste.
« Cette aventure avec Pierre Verger a duré six à huit ans. Je travaillais avec lui le jour, et la nuit je rejoignais mes parents. Je ne l’ai pas suivi à Abomey, mais à Porto Novo on est resté ensemble. A Kétou, à Sakété. Il m’a même fait faire une exposition à Bahia. Tout ceci s’est arrêté quand Pierre Verger a quitté le pays. Moi, j’ai continué dans l’art contemporain.
Le collectionneur et sa collection
« Je peux dire que les objets de ma collection datent d’il y a très longtemps. On ne retrouve plus des objets comme ça. J’ai apprécié la démarche des européens, de les avoir maintenus en bon état. Aujourd’hui on peut découvrir nos objets ailleurs, mieux conservés que chez nous. Je ne peux pas dire que c’est une destruction, ou un pillage, parce que cette réflexion sur la conservation existe.
« Je collectionne presque tous les objets africains, de l’Afrique de l’Ouest ou de l’Afrique dans un sens plus large. Leur plastique a été conçue par nos aïeuls. Il faut leur rendre hommage. Je pense que c’est le moment de rendre hommage aux anciens. La construction de notre identité dépend du rapport que les vivants ont avec ces objets anciens. Il ne faut pas chercher loin, il ne faut pas chercher ailleurs.
« Je n’ai jamais exposé les objets de ma collection. Ce sont des objets qui vivent avec moi, qui détiennent ma chaleur. Je les consulte presque tous les jours. On peut dire que je fais revivre ces objets car ils réapparaissent comme une image devant moi et je les transmets sur des tableaux ou encore des sculptures.
« Mais il ne faut pas que ces objets restent pour Kouas, je risque de les étouffer ! Votre démarche est très bonne, une démarche à laquelle je crois depuis des années. Vous êtes bien arrivés dans le domaine. C’est pourquoi je n’ai pas hésité à accepter cette proposition d’exposition. »