Gabin Djimassé

 

 J’ai cinquante ans maintenant, je suis né le 19 février 1959.

 J’ai fait tout mon cycle scolaire à Abomey, jusqu’au secondaire, avant d’aller à l’Université à Parakou. A l’Université, j’ai étudié la sociologie, bien que je sois un passionné d’histoire. Tout ce que je suis devenu aujourd’hui, je l’ai appris de mon père et de ma mère qui sont tous les deux des enseignants. Mon père surtout est un mordu de la documentation. Il ne nous a pas laissé des villas, des parcelles, il nous a laissé de la documentation !

 Mon père est mort avant que je ne découvre son fond documentaire. J’ai commencé à fouiller dans sa bibliothèque alors que j’étais en classe de quatrième. J’y ai découvert une citation d’Andrew Carnegie, un américain, qui dit:

« Réussir dans la vie, c’est réussir à être utile dans son milieu en son temps. Toute vie qui n’a pour but que d’avoir de l’argent et beaucoup d’argent n’est que piètre vie ».


 Je me suis fait mienne cette pensée. En seconde, j’ai lu autre chose de Kipling  qui dit :

« Nous sommes les héritiers de ceux qui sont morts, les associés de ceux qui vivent et la providence de ceux qui naîtront. ».

 Je l’ai ajouté à la citation de Carnegie, et je me suis dit, si nous voulons être utiles à notre milieu en notre temps, il faut que nous conservions correctement ce dont nous avons hérité. Nos aïeux se sont battus pour nous laisser un héritage, nous devons le conserver, l’améliorer pour ceux qui vont venir, avec ceux qui sont avec nous aujourd’hui. Je me suis lancé comme défi de démontrer à ceux qui n’y croient pas que c’est possible. Et, comme on le dit, une volonté forte ne désespère jamais…

 Aujourd’hui, je suis Directeur de l’Office du tourisme d’Abomey et Région. Je n’enseigne pas, mais je conduis des recherches d’étudiants, des travaux de recherche en mémoire de maîtrise ou en thèse doctorale. Et je passe beaucoup de temps dans les couvents pour continuer mes recherches.


L’âme du collectionneur

 Je ne pourrais dire ce qui m’a conduit vers le monde religieux vodoun. Je ne pourrais le dire. J’essaie de trouver quelques approches de réponses en moi, mais je les trouve encore insuffisantes. 

 Je suis un arrière-petit-fils de Guedegbe, le bokono de Gbéhanzin, de Agoli Agbo. Ma mère est Guedegbe. Je suis l’une des réincarnations de son fils héritier, Zogbassè.

 Du côté de mon père, notre toxio est Agassou. Le roi Agadja a fait venir mes ancêtres paternels ici. Il avait des difficultés avec son atelier de forgerons à l’époque. Ils étaient nagos, et refusaient de s’inféoder. Mes ancêtres, forgerons également, avaient les mêmes origines que lui. Le roi les a donc fait installer au palais. 

 J’ai commencé une quête à la fois spirituelle et intellectuelle en 1984. A Abomey, j’étais très régulier au Musée, et ça me passionnait. Je suis retournée dans les différents couvents. J’assistais aux cérémonies, pour mieux comprendre. J’ai repris certaines initiations pour pouvoir entrer un peu partout. Je regardais autrement les choses, je réfléchissais différemment. Je voulais transmettre, je voulais faire comprendre cette religion vodoun qui pendant des siècles n’a pas été connue du tout, et dont chacun dit ce qu’il veut.

 Même certains responsables de culte parlent encore de fétiches. Je leur avais dit lors d’un atelier : « Ne dites plus fétiche, dites vodoun. Ce que vous avez joue un rôle, a une mission définie, on ne peut pas appeler ça fétiche. C’est vodoun. » Quelques uns ont commencé à faire attention, mais le grand nombre continue de parler de fétiche. J’aurais voulu que toutes ces consciences évoluent. Je suis sûr que ça va mettre du temps, beaucoup de temps, je ne suis pas pressé.

 Au début, on m’a fait subir des choses très dures, pour me faire fuir, pour que j’abandonne mes recherches. Puis les chefs de culte ont fini par comprendre que je n’étais pas là pour livrer leurs secrets. Il y a l’aspect culturel du vodoun et l’aspect cultuel du vodoun. Le curieux, le visiteur ne cherche pas nécessairement à maîtriser le cultuel, mais il veut comprendre le culturel. Il faut pouvoir lui expliquer. Moi, aujourd’hui, je peux le faire. Et je transmets ce que je peux.

Le collectionneur et sa collection

  J’ai commencé à collectionner en allant voir les artisans des Palais Royaux d’Abomey. Ils revendaient aux touristes, sous le manteau, des objets de leur famille, ou d’autres familles. Je leur ai demandé pourquoi ils vendaient ces objets. Ils m’ont répondu que tout le monde avait besoin d’argent. Je leur ai dit : « Mais quand vous allez finir de tout vendre, qu’est-ce que vous allez faire ? ». Aujourd’hui, il est difficile, surtout dans les environs d’Abomey, de trouver encore des statuettes, des vraies. Je leur ai dit de m’envoyer les gens qui voulaient se débarrasser de leurs objets. C’est comme ça que j’ai acheté mes premières pièces. Pour les sauver, pour ne pas qu’elles partent ailleurs. Actuellement, je ne me déplace plus beaucoup. Les gens me connaissent, et viennent vers moi pour me proposer leurs pièces.


 Je récupère uniquement des objets qui ne sont plus utilisés, qui sont voués à la destruction ou à la vente. Si j’en trouve quelque part, je négocie pour les sauver. A partir du moment où plus personne ne veut s’en occuper, il vaut mieux les récupérer ! Je voudrais faire comprendre aux gens que ça ne sert à rien de laisser ces objets partir. Je recherche des pièces rares pour pouvoir remonter dans le passé, et montrer aux générations futures qu’il y a encore du travail.

Presque tous mes objets viennent du Danhomé. Seules quelques pièces viennent des frontières du Bénin avec le Nigéria. C’est au Danhomé que j’ai consacré mes recherches et je suis en mesure de donner beaucoup d’informations sur les objets de cette région. Aujourd’hui, j’ai déjà plus de 300 pièces.

 J’ai souvent réfléchi à la question du devenir de ma collection. Son entretien est coûteux et son état actuel de conservation n’est pas satisfaisant. Si ça continue comme ça, d’ici quelques années, je vais en perdre une bonne partie. Je ne peux pas compter sur mes filles pour l’entretenir et la divulguer. Elles ont peur des retombées que cet engagement pourrait avoir sur leur réputations, peur de ne pas trouver de mari…

 Je me dis que le site des Palais Royaux d’Abomey est lieu idéal pour ces objets. Mais suis-je sûr qu’en les envoyant là-bas, ils seront toujours entretenus et gardés dans le même esprit que moi ? Je veux qu’on m’amène un certain nombre de garanties.

 Prêter des pièces à la Fondation Zinsou est une opportunité pour moi. Il ne sert à rien de se battre pendant plusieurs années et de garder le résultat enfermé. Mon premier souci, c’est de partager avec un grand public ma vision, mes travaux. Cette exposition est une bonne occasion de le faire. »

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